Pas d’animaux aujourd’hui, nous allons parler d’un jeune homme, un beau jeune homme assoiffé.

Sur les cimaises de l’Art Gallery de Manchester, se trouve une peinture de John, William Waterhouse (1849-1917), le bien nommé pour peindre une scène d’eau. D’ailleurs, c’était une de ses spécialités, l’eau. Une prédestination peut-être…J’aime beaucoup les peintures de Waterhouse, en particulier un chef-d’œuvre : « The Lady of Shalott », de 1888, d’après un poème d’Alfred Tennyson. Il faudrait consacrer une chronique à cette peinture, tant elle est riche, mais je préfère vous présenter une autre œuvre. J’ai déjà proposé de faire une conférence sur Waterhouse mais à l’énoncé de ce nom, les organisateurs s’effraient : il n’y aura personne !

J’ai consulté récemment un « Dictionnaire de la peinture anglaise » de Larousse, de 1991, il n’y avait aucune notice sur Waterhouse. C’est un fait révélateur. Les Français s’intéressent peu à la peinture anglaise et, pour le XIXème siècle, mis à part Turner (sempiternel Turner) et les Préraphaélites, les Français n’ont pas beaucoup d’intérêt pour la peinture anglaise et en particulier pour la peinture victorienne (La Reine Victoria a régné de 1837 à 1901 !), longue période qui a vu une vie artistique et picturale très intense dans les territoires britanniques.

Comment expliquer ce manque d’intérêt en France pour la peinture victorienne ? Nous avons été tellement occupés par nos avant-gardes qui se sont bousculées, entrechoquées fin XIXème siècle et début XXème en France (Impressionnisme, Pointillisme, Nabis, Cubisme, Dadaïsme, Surréalisme, et j’en passe de moins importantes), que nous avons longtemps méprisé notre XIXème siècle académique et à plus forte raison le XIXème anglais. Mais les Britanniques, dans le même temps, n’ayant pas connu dans leur peinture ces mêmes bouleversements, ont continué de regarder « leur » XIXème siècle et ont conservé, exposé, acheté, ces peintures qui correspondent à un moment d’apogée de leur culture et de leur puissance politique : la période victorienne. Les peintures « victoriennes » n’ont jamais perdu d’actualité ni l’intérêt des visiteurs des musées. Il n’y a qu’à voir la passion constante que suscitent les Préraphaélites et les éditions qui les concernent.

Le musée d’Orsay, qui couvre la période 1848-1914, a entrepris depuis de nombreuses années de faire redécouvrir les œuvres, toutes les œuvres de cette période. Une exposition comme « Beauté, morale et volupté dans l’Angleterre d’Oscar Wilde » en 2011-2012, était un exemple de cette revalorisation de l’art anglais pour le regard des Français, et pour beaucoup une découverte. Et il y avait des toiles de Waterhouse…

Celle-ci par exemple :

J.W. Waterhouse (1849-1917), « Sainte Cécile », 1895, h/t 123,2 x 200,7 Collection privée.

Cette peinture est un bon exemple du style de Waterhouse, style issu du mouvement préraphaélite anglais,  dont il est un héritier et un suiveur. « La confrérie préraphaélite » a été fondée en 1848 par Holman Hunt, John Everett Millais et Dante Gabriel Rossetti. Viendront rejoindre ce courant esthétique : Brown, Burne-Jones, Morris, Hughes et d’autres de moindre importance. (Je vous renvoie à des publications sur ce sujet pour ne pas alourdir cette chronique). On a parlé aussi pour cette période, qui va de 1850 à 1900 globalement,  d‘un Aesthetic Movement. Waterhouse fait partie de cette mouvance esthétique, dans les derniers venus, puisqu’il commence à produire vers 1874.

La toile ci-dessus, qui célèbre la Sainte romaine Cécile, sainte patronne des musiciens, d’où le concert d’anges qu’elle écoute, est bien dans le style préraphaélite. Il s’agit d’une recherche pour retrouver des sources et des sujets picturaux d’avant et pendant la Renaissance italienne. Ici la célébration d’une sainte. On se trouve devant une peinture précieuse, liée souvent à la nature et à sa beauté, mais aussi à la beauté des êtres. Ce mouvement est en réaction contre le monde industriel laid et avilissant, tel que le connaissait l’Angleterre des mines et des fabriques du XIXème siècle. Mouvement esthétique (Aestetic Movement), les peintres de cette mouvance recherchent la beauté, l’émotion, les sujets du rêve ou de la littérature grecque, latine, chrétienne. Une part de ce rêve veut fuir l’industrialisation et la modernisation laides et bruyantes qui entourent les poètes et les peintres (cf : John Ruskin (1819-1900), écrivain, critique, dessinateur et soutien des Préraphaélites).

J.W. Waterhouse (1849-1917), « Sainte Cécile », détail

On voit dans ce détail des deux jeunes filles-anges musiciennes, la recherche de la beauté des êtres, dans un cadre idyllique, des coloris paradisiaques et le développement des critères de la peinture préraphaélite. C’est aussi un bon exemple du type féminin cher à Waterhouse et qu’il reproduit : des jeunes femmes-fleurs d’une singulière beauté. Nous sommes bien dans la recherche pour retrouver une esthétique ante-raphaëlesque, des beautés botticelliennes.

Un des meilleurs spécialistes de cette période de la peinture victorienne, Christopher Wood, écrit :

« Waterhouse est un préraphaélite mais c’est aussi un adepte du classicisme, peut-être le seul artiste à avoir réconcilié avec succès ces deux forces opposées dans l’art victorien de la dernière période ». (« Les Préraphaélites », Bookking International, 1994).

Waterhouse a toujours su traiter de sujets poétiques, de rêves issus de la littérature, et le réalisme du traitement de la nature, en combinant l’ensemble avec habileté et beauté d’exécution.

Un de ses chefs-d’œuvre, et toujours admiré, est la peinture nommée : « Hylas et les nymphes », de 1896. Sujet mythologique lié à l’histoire de Jason et des Argonautes.

J.W. Waterhouse (1849-1917), « Hylas et le nymphes », 1896, h/t 97×160, Manchester City Art Gallery.

J’emprunte les éléments de l’histoire d’Hylas à la version du grand mythologue anglais Robert Graves qui, en Anglais avisé, et bien avant le Brexit, avait choisi de vivre aux Baléares.

Sur la nef Argo, parmi les valeureux guerriers et rameurs recrutés par Jason pour une expédition destinée à rapporter la Toison d’Or, il y avait Héraclès le puissant. Dans ses aventures, Héraclès, petit détail, avait massacré une famille et un clan, les Dryopes. Il n’avait épargné qu’un jeune homme d’une grande beauté, Hylas, dont il fit son écuyer et son préféré. Hylas était donc de l’aventure des Argonautes. Le bateau arrive, après maintes aventures, sur les côtes de Mysie (Asie mineure actuelle), à l’embouchure du fleuve Chios. Héraclès avait cassé son aviron, il part à la recherche d’un énorme sapin, le déracine pour se tailler une nouvelle rame à sa mesure. Pendant ce temps, on a demandé à Hylas d’aller chercher de l’eau potable dans les environs. Hylas marche à la recherche d’une source. Il trouve une mare d’eau douce alimentée par une source claire. Il s’approche avec sa jarre pour quérir de l’eau et lentement, très lentement, sortent en se hissant de l’eau, sept belles jeunes filles, sept Nymphes des eaux, des Naïades. Elles regardent Hylas avec tendresse, chantent plus qu’elles ne lui  parlent, le caressent et l’invitent à les suivre dans l’eau lustrale. Elles l’entrainent dans le fond de l’eau, dans une grotte sous-marine pour vivre avec elles.

Quand Héraclès revient avec sa rame neuve vers l’Argo, Hylas n’est pas là à l’attendre. Il apprend vers quelle mission on l’a envoyé. Héraclès court partout comme un fou en criant Hylas, Hylas, Hylas…il ne le trouve pas…Il a disparu dans les eaux mais Héraclès ne le sait pas. Seule, sur le bord de la source gît une jarre…

Waterhouse dépeint avec maestria et une grande sensibilité la scène de rencontre et de séduction mutuelle entre Hylas et les Nymphes. Il peint le moment où les Nymphes se hissent de l’eau,  fascinées par la beauté d’Hylas, et la plus audacieuse  lui caresse le bras. Les échanges de regards comme celui des touchers sont sensuels. Ces jeunes filles apparaissant parmi les nénuphars, coiffées de feuilles et de fleurs aquatiques, dans une eau fraîche et douce, eau lustrale, c’est un ballet irrésistible pour Hylas qui déjà se penche et la position de son corps nous dit qu’il bascule vers le miroir des eaux et au-delà du miroir. On imagine sept voix ruisselantes comme une source douce et qui murmurent comme un chœur à plusieurs voix : Hylas…Hylas…Hylas…

Ne sachant résister à la beauté des eaux séductrices, des eaux au parfum de jeunes filles, il y  laisse sa vie, emporté par les belles et la rêverie des eaux. Il se dissout en elles. C’est peut-être une disparition idéale.

Le philosophe Gaston Bachelard (1884-1962), écrit dans « L’eau et les rêves », (1942, éditions José Corti),  que « …l’eau est une essence liquide de jeune fille ». Il emprunte cette image à Novalis, le poète romantique allemand (1772-1801), qui écrit dans son livre « Henri d’Ofterdingen » :

« De toutes parts surgissaient des images inconnues qui se fondaient, également, l’une dans  l’autre, pour devenir des êtres visibles et entourer le rêveur, de sorte que chaque onde du délicieux élément se collait à lui étroitement ainsi qu’une douce poitrine. Il semblait que dans ce flot se fût dissous un groupe de charmantes filles qui, pour un instant, redevenaient des corps au contact du jeune homme. »

Ce que commente ainsi Gaston Bachelard :

« Page merveilleuse d’une imagination profondément matérialisée, où l’eau, – en son volume, en sa masse, – et non plus dans la simple féérie de ses reflets, apparaît comme de la jeune fille dissoute, comme une essence liquide de jeune fille ».

La féminité des eaux, chère à Bachelard et à de nombreux poètes, est bien traduite par la peinture de Waterhouse.

Conclusion : John William Waterhouse est un grand peintre, n’en déplaise aux grincheux ou aux ignorants, et surtout : IL FAUT IMAGINER HYLAS HEUREUX…

 

Gilbert Croué, le 2 Avril 2020.